L'agriculture bio>>>>>De la marginalité à la reconnaissance

De l'agriculture traditionnelle...

Au début du siècle, la très grande majorité des " paysans " (et non pas exploitants) pratiquaient une agriculture traditionnelle basée sur la polyculture - élevage. Ainsi était respecté un certain équilibre entre la matière organique végétale, en particulier les pailles de blé et de céréales secondaires orge - avoine et l'apport de matières organiques par les déjections animales. Elles servaient de " graisse " pour obtenir un meilleur rendement et apportées en grande quantité sur les précédents à céréales (cultures antérieures) tels que betteraves, choux, et pommes de terre.

Par nature, le fumier de ferme ne peut être biologique car il est surchargé en azote et en potasse et l'épandage du bon vieux " beurre noir " se traduisait par une sortie importante de mauvaises herbes due au déséquilibre. Heureusement, il y avait le cochon...Ces mêmes déséquilibres provoquaient une sensibilité à la pourriture et au parasitisme (pucerons, doryphores).

D'autre part, l'utilisation du purin sur les prairies assurait à coup sûr une belle poussée d'herbe mais occasionnait en même temps des diarrhées et des carences en cuivre anti-infectieux, ainsi qu'en oligo-éléments, dues à l'excès d'azote (peu connu à l'époque). C'était en fait un parasitisme latent qui s'installait.

...à l'agriculture intensive.

Nous sommes au lendemain de la Première Guerre mondiale. Les engrais chimiques de synthèse apparaissent. Ils représentent de nouveaux débouchés pour l'industrie des nitrates qui a alimenté la fabrication des explosifs pendant la guerre. Leur développement s'appuie sur les découvertes du baron Justus Von Liebig, chimiste allemand du 19ème siècle - père des engrais artificiels dont les travaux révèlent un des aspects de la croissance des végétaux : ils se nourrissent d'éléments minéraux simples et directement assimilables : "Pour faire sa végétation, une plante exporte des éléments minéraux NPK du sol qu'il convient de rapporter sous forme d'engrais contenant eux-mêmes les éléments exportés." Ainsi en ajoutant au sol des minéraux - de l'azote (N) sous forme de nitrate, du phosphore sous forme de phosphate (P) et de la potasse sous forme de potassium (K) - on peut stimuler leur croissance. C'est la théorie de l'exportation restitution de Liebig.

Cette découverte bouleverse progressivement les habitudes : plus besoin de fumier dans les champs. D'emploi facile et de prix bas, les engrais de synthèse augmentent les rendements de façon spectaculaire. Plus besoin d'animaux dans les étables non plus. Mieux, on peut se spécialiser et bientôt, développer des élevages industriels "hors sol" n'importe où pourvu qu'il existe une logistique de transports.

Une autre logique se met en place : celle de l'argent. Pourtant Liebig a reconnu honnêtement qu'il était parti d'idées et de recherches entièrement fausses : "je confesse volontiers que l'emploi des engrais était fondé sur des suppositions qui n'existaient pas en réalité." Cette insuffisance de la théorie NPK reconnue par Liebig est démontrée par deux grands savants de la même époque :

- Les travaux de Claude Bernard (1813 -1878) sur l'immunité naturelle : " Le microbe n'est rien c'est le terrain qui est tout ".

- Les travaux de Pasteur (1812-1895) sur la dissymétrie moléculaire, apanage de la vie : "Tout ce qui est artificiel est symétrique et mort parce que inerte sur la lumière polarisée". Au contraire, les matières organiques, les produits que fabrique la matière vivante ont la propriété de dévier le plan de la lumière. "Chimiquement", deux corps peuvent avoir la même structure moléculaire mais réagir à l'opposé sur la lumière polarisée. Ce qui est considéré, par le chimiste, comme identique peut être au contraire, pour le biologiste opposé.

Dès 1948, les organismes agricoles lancent les cours d'agriculture par correspondance. En matière de fertilisation NPK ils s'appuient sur les travaux de Liebig. L'emploi des engrais NPK selon la théorie de l'exportation - restitution, s'est donc généralisé.

Dans les années 50, il faut produire (années d'après-guerre) et cette théorie de Liebig va servir de prétexte à l'emploi de plus en plus massif d'engrais NPK en oubliant que la plante exporte beaucoup d'autres éléments que la trilogie NPK, notamment le magnésium, le cuivre et autres oligo-éléments.

Au fur et à mesure de l'emploi généralisé des engrais NPK les déséquilibres s'installent, les carences et les maladies apparaissent, les terres se glacent (elles refusent les échanges d'eau), le labour est de plus en plus profond (une " semelle de labour " qui empêche la pénétration), la vie microbienne est plus qu'appauvrie, on brûle les pailles, la terre est devenue seulement le support neutre des plantes ainsi que le pensait Liebig.

Le contre-courant.

Un groupe d'agriculteurs allemands, conscient qu'il était nécessaire de donner de nouvelles impulsions à l'agriculture et au soin de la terre en général, pria Rudolf Steiner (1861-1925), scientifique et philosophe autrichien, de présenter comment il était possible de rénover l'agriculture. Ils s'interrogent sur les maladies des semences et de leurs plantes. Sans doute, leurs terres sont épuisées d'avoir produit pendant les années de guerre pour nourrir une Allemagne en mal d'importation.

En 1924, Rudolf Steiner répondit à ces questions lors d'un séminaire de huit conférences donné devant 60 à 70 personnes, à Koberwitz en Silésie (dans la Pologne actuelle). Dans ce " cours aux agriculteurs ", il ouvrit de larges perspectives pour une approche globale (écologique au sens large dirait-on aujourd'hui) de l'agriculture incluant toutes les influences y compris celles des astres. De là, va naître l'agriculture biodynamique.

La naissance de l'agriculture biodynamique

L'agriculture biodynamique propose le principe de l'organisme agricole au cycle de production clos : le domaine cherche le plus possible à autoproduire tout ce dont il a besoin: fumure, aliment des animaux, semences, etc. En 1937, dans son livre " Fécondité de la terre ", Ehrenfried Pfeiffer décrit ce concept ainsi : "tout ce qui fait partie de l'entreprise agricole - le sol, les animaux, les plantes, les hommes et aussi les plantes sauvages, les bois, la mare, les animaux sauvages, le climat local - tout ceci crée un organisme aux nombreuses interactions réciproques".

Le concept de biodiversité, actuellement très à la mode, était déjà un des piliers de cette agriculture. A ce propos, il faut préciser qu'il ne s'agit pas d'une agriculture protégeant la nature (au sens de mise en réserve) mais d'une agriculture participant à l'évolution de la nature et au maintien et l'enrichissement de sa diversité en espèces végétales et animales domestiques et sauvages.

Un des aspects fondamentaux est le soin de la fertilisation du sol basée sur le compost de déchets végétaux, l'emploi d'engrais verts variés et la culture des légumineuses apportant naturellement l'azote au sol. Le fumier animal est soigneusement composté avec l'apport de préparations spécifiques à base de plantes médicinales qui vivifient et assainissent le sol et les plantes. Deux préparations utilisées à dose infinitésimale, brassées dans l'eau et pulvérisées, renforcent la vitalité et la résistance des plantes, leur permettant d'optimiser leur relation avec la terre et la lumière. Ceci n'est qu'un très bref aperçu.

Dans son cours, Rudolf Steiner ouvre de nombreuses pistes à explorer pour une agriculture en accord avec le monde vivant. Certaines de ces pistes ont été immédiatement mises en pratique et affinées dans leur application. De nombreuses autres indications demandent encore, 75 ans après, qu'on les approfondisse pour en tirer des applications pratiques, comme par exemple les procédés de régulation des parasites.

Rudolf Steiner incita aussi immédiatement les participants à mettre en pratique et simultanément à expérimenter. Pour cela, les agriculteurs présents au cours se réunirent en cercle de recherche dès 1924.

L'agriculture organique en Angleterre (1940)

Après la seconde guerre mondiale, le mouvement bio anglo-saxon naît, qui deviendra par la suite la Soil Association. Elle milite pour une agriculture naturelle et veut redonner à l'humus un rôle fondamental dans l'équilibre biologique et la fertilité des terres. Il se base sur les théories développées par Sir Albert Howard dans son Testament agricole écrit en 1940. A savoir : pas de labours profonds qui perturbent l'équilibre des êtres vivants des différentes couches du sol, association de cultures, " fabrication " d'humus, utilisation du fumier plutôt que des engrais de synthèse etc. " Organique " comme la fertilisation à base de déchets animaux et végétaux sur laquelle elle repose.

La fertilisation idéale étant d'obtenir des fumures suffisamment équilibrées et adaptées au sol pour se passer de toute autre forme d'amendements et essayer de retrouver un processus de fertilité proche de celui qui se perpétue dans une forêt par exemple. Possible mais difficile surtout avec des objectifs de forte rentabilité.

Le mouvement pour l'agriculture organo-biologique.

En Suisse, l'agriculture dite " organique biologique " se développe un peu avant la Deuxième Guerre mondiale sous l'impulsion de Hans et Maria Müller rejoints plus tard par le docteur Hans Peter Rush. Ensemble, ils mettent au point une méthode d'agriculture " organique biologique " dont les principaux axes sont Comment cultivons-nous? en surface, les engrais verts, des amendements de silices et l'apport de ferments pour augmenter l'activité biologique du sol. Hans Müller qui prône l'autarcie des producteurs et des circuits de distribution courts dispense jusqu'à sa mort des cours d'agrobiologie en Suisse.

Les années 50: développement et bipolarisation de l'agriculture biologique

Durant ces années, l'agriculture biologique émerge en France grâce à des médecins et des consommateurs inquiets des effets des aliments sur la santé humaine. Très rapidement, deux tendances se dessinent : un courant lié à des firmes commerciales qui approvisionnent les producteurs en intrants (la société Lemaire-Boucher) et un courant indépendant de toute attache commerciale (l'association Nature et Progrès).

Les années 70 : Mouvements contestataires, communautaires, écologiques et structuration de l'agriculture biologique.

A l'approche des années 70, le ton change. C'est l'émergence de nouveaux courants d'idées et de changements sociologiques importants, des mouvements contestataires et alternatifs. Le mouvement écologique moderne se développe, encouragé par le choc pétrolier de 1973 : c'est le "retour à la terre" et les grandes idées communautaires. En Angleterre, la Soil Association crée Comment reconnaître un produit bio? ; parallèlement, les notions de cahier des charges, de garantie et de contrôle, afin d'assurer une qualité définie légalement pour le consommateur, se développent. En France, les agriculteurs biologiques se rassemblent au sein de syndicats professionnels, regroupés en fédérations telles que la FNAB (Fédération Nationale d'Agriculteurs Biologiques). Les principales organisations nationales d'agriculture biologique dans le monde se regroupent au sein d'une fédération : l'IFOAM (International Federation of Organic Agriculture Movements).

Les années 80/90 : Augmentation de la demande de produits biologiques et reconnaissance par le grand public

Une forte demande de produits biologiques dans les pays du Nord et l'arrivée des états méridionaux dans le marché commun font entrer dans ce marché d'agriculteurs et d'associations des pays du sud de l'Europe. Actuellement, on assiste à une reconnaissance de l'agriculture biologique par le grand public, ce qui l'aide à sortir de sa marginalité.

© La ferme bio du Manoir de Coatleau - 2004
"hist", "ab"